Oser être une belle femme de 50 ans et plus en ces temps de jeunisme effrénés.
Chaque année à la même époque, fleurissent des éditions spéciales de magazines féminins sur les thèmes de la beauté, de la jeunesse, de la mode, des accessoires, du bronzage, des maillots de bain ou de la minceur...
C'est généralement au printemps que cette éclosion se produit, histoire de mieux conditionner les pauvres vieilles ménagères que nous sommes au sortir de l'hiver, quand nous nous sentons tristes, fatiguées, essoufflées, atones, encore trop grosses des fêtes de fin d'année et de la léthargie hivernale qui pèsent sur nos silhouettes.
Le soleil revient et avec lui une certaine douceur de vivre. Les oiseaux chantent à tue-tête, volettent et font leur nid. Les fleurs repoussent, embaument et recolorent notre quotidien grisâtre. La nature se réveille. C'est le signal. Allez hop ! Pile poil quand on a envie de grand air, de chaleur, de bien être, de vacances, de repos et de changement, voilà que ces magazines ont la bonne idée de nous asséner leur spécial mincir, leur rajeunissez de 10 ans, leur évadez-vous au soleil, et autre numéro spécial cellulite, crèmes anti-âge ou comment vaincre vos complexes.
Parce que, forcément, nous sommes vieilles, grosses, moches et complexées !
Nous les femmes, particulièrement les quinquas, nous ne pouvons pas, de fait, nous sentir belles, épanouies et sereines avec nos kilos en trop (ou pas), notre embonpoint, nos rondeurs, nos rides et toutes nos années au compteur.
C’est le postulat de départ, autrement ça ne fonctionne pas. Il faut nous convaincre par tous les moyens que nous ne nous aimons pas telles que nous sommes. Il faut nous persuader que ce qui constitue notre essence même, à savoir notre féminité plus ou moins déclinante pour cause de retour d’âge comme disaient nos grands-mères, est triste, laid et désavantageux. Il faut que nous soyons certaines, que dis-je, que nous nous sentions obligées de combattre fermement et sans pitié le disgracieux, le rebutant, le négligé qui prennent leurs aises sur nos visages, nos mains, nos ongles, nos hanches, nos fesses, nos cheveux, bref, partout, sous peine de finir comme de vieilles choses sans intérêt.
Et ça marche.
C’est le but. Nous déstabiliser. Nous rendre fébriles et accros à la cosméto. Nous affaiblir en nous culpabilisant bien comme il faut.
Faire miroiter la possibilité d’une peau élastique, d’un corps parfait ou de cheveux d’ange pour mieux nous proposer toutes sortes de solutions miracles, prodigieuses même, et le plus souvent hors de prix, qui mettront fin, soyez-en sûre, à ce pur scandale ambulant que vous êtes.
Quoi, vous n’êtes pas une angélique sylphide éthérée qui se nourrit exclusivement de feuilles de salade ? Vous n’êtes pas parfaitement épilée, bronzée, détoxifiée, gommée, manucurée, liftée, à tout le moins botoxée ? Vous n’avez pas refait entièrement votre garde-robe dans la perspective d’un été torride ? Vous n’avez pas succombé au dernier régime à la mode, aux dernières crèmes raffermissantes ou aux derniers brûleurs de graisse ? Vous n’avez pas fait effacer ces tâches immondes sur vos mains qu’on appelle si joliment des fleurs de cimetières ?
Honte sur vous !
Comment pensez-vous donc garder votre mari, votre boulot, vos amis si vous ne faites pas un minimum d’efforts ? Comment comptez-vous que vos enfants vous aiment si vous n’avez pas la taille mannequin et que vous portez vos vieux vêtements et vos godasses éculées ? Comment espérez-vous vous faire une place dans la société si vous ne payez pas un minimum le tribut dû à une jeunesse, une beauté, une élégance, une séduction obligatoires, incontournables, non négociables ? Etes-vous stupide ou inconsciente ? Vous ne voyez donc pas tous les enjeux qui se cachent derrière votre négligence et votre laisser aller ? Vous ne réalisez donc pas les dégâts que vos rides et vos racines vont provoquer dans votre vie bien rangée ? Et la cellulite ? Que faites-vous pour combattre cette foutue cellulite ? Elle est typiquement féminine ? On ne peut rien contre elle ? Et alors. Depuis quand ça vous empêche de vous tartiner consciencieusement les cuisses, le ventre et les fesses, voire de subir des injections hyper douloureuses dans les capitons ?
Il faut le savoir : ce que nous sommes est, par définition, tout sauf avantageux et nous devons nous battre férocement contre nous-mêmes pour changer ça.
Les stars elles-mêmes ne nous expliquent-elles pas à longueur de magazines quels sacrifices, quels exercices, quelles privations elles s’infligent pour entrer dans des fourreaux haute couture taille 36, sésames des red carpet de la planète people ?
Devenir celles que nous ne sommes pas, celles que nous ne serons jamais, voilà l’objectif qui nous est assigné sans discussion possible.
Et tout le monde marche dans la combine, moi la première, je l’avoue. Je suis folle de crèmes pour le visage et je me précipite chaque fois que mes marques fétiches lancent une nouvelle gamme. Depuis que je suis toute petite, j’aime le maquillage, le rouge à lèvres et le vernis à ongles. J’attache une importance démesurée à mes cheveux et même si je ne suis pas maquillée, je dois obligatoirement être parfumée Voilà, c’est comme ça. Je suis un pur produit de la presse féminine, le nier serait mentir, et je dévore leurs numéros spéciaux comme si ma vie en dépendait !
J’essaie cependant de marquer ma différence dans ce formatage mondialisé.
J’assume mon âge, mes cheveux blancs, mes rides, mes hanches généreuses et mes bras dodus. Je ne me suis pas fait gonfler la bouche, ni poser des implants mammaires. Je n’ai sacrifié à aucune liposuccion, ni aucune autre intervention de chirurgie esthétique. Je ne m’affame pas pour porter du 38. Je suis bien trop gourmande pour ça et j’estime que le 42 fait très bien l'affaire.
Quoi qu’écrivent les journalistes, plus ou moins sponsorisées par les grandes marques, je sais très bien que je ne serai plus jamais aussi jeune que je le suis actuellement ! Plus jamais je ne serai aussi fraîche, déliée et mince que lorsque j'avais 14 ans. C'est une évidence. Pour autant, cela ne m’empêche pas d’avoir envie de prendre soin de moi, de vouloir rester jeune et en forme le plus longtemps possible, de faire attention à ma ligne et à mon apparence, d’être coquette, élégante et bien mise, à ma façon, avec mes moyens et dans une juste mesure.
Pleine de cette sagesse toute quinquadmirable, je dois dire que j’ai quand même eu un choc en découvrant il y a quelques semaines cet article consacré aux soins pour le visage.
Il recense tous les âges par tranches de cinq ans à partir de 20 ans pour s'arrêter à 50-55 ans ! Au passage, amies de 60 ans et plus, passez votre chemin. Les fabricants de cosmétiques ne peuvent plus rien pour vous !
D'un coup, ma tranche d'âge m'a sauté à la figure comme un méchant gremlin.
De 50 à 55 ans, mais c'est moi ça ! C'est ma génération, mon millésime, ma classe comme on disait du temps du service militaire ! D’un coup, j’ai réalisé, folle insouciante que j’étais, que les pages consacrées aux 40-45 ans ne me concernaient déjà plus et depuis un bon moment. Horreur !
Ainsi, la frontière des âges était tracée net, là sous mes yeux. Sans un pli ! Plus hermétique que celle qui sépare le Mexique des États-Unis.
Pire encore, j'ai réalisé d'un seul coup que dans cette tranche de 50 à 55 ans, je m'étais déjà bien éloignée du premier chiffre pour me rapprocher dangereusement du second.
Voilà. Cette évidence que je n'aurai plus jamais 40, ni même 45 ans m'a frappée de plein fouet au hasard d'un pauvre article de magazine. J'en suis restée sonnée, assommée, groggy, comme deux ronds de flan.
Plus scandaleux encore, j'ai réalisé que je n'aurais même plus jamais 50 ans !
Autrement dit, cette étape du demi-siècle tant redoutée, ce changement si terrifiant de décennie est déjà définitivement derrière moi. Même mon improbable cinquantenaire est en train de se consumer à toute vitesse, de se faire la malle, de s'éloigner de moi pour me précipiter vers la prochaine décade, la soixantaine, cet iceberg meurtrier qui va me percuter un jour prochain, et me faire couler vers la vieillesse, alors que je commence à peine à me familiariser avec ma cinquantaine naissante.
C'est dégueulasse que le temps passe si vite. C'est dégueulasse que les jours filent, fuient, prennent la tangente et nous laissent à quai sans comprendre ce que l'on a loupé pour en arriver là.
Mais c'est plus dégueulasse encore de nous jeter sans cesse notre âge à la figure comme un rappel à l'ordre, comme si c'était une tare, une maladie honteuse, un fléau contre lequel il est urgent de prendre des mesures draconiennes.
Quelles mesures à part arrêter le temps, ce que personne, aucun annonceur, aucun laboratoire, aucune industrie ne sait faire ?
Et qu'est-ce que ça peut bien foutre si, en effet, mon visage présente les stigmates des ans : rides, ridules, sillons et autres taches forcément repoussantes ?... Qui ça dérange de voir une femme faire son âge ? Qui ça indispose d'admettre que la maturité peut être aussi belle, déliée et naturelle que sa petite sœur la jeunesse ? À qui ça fait perdre des masses d'argent de reconnaître que vieillir est chose banale et ordinaire, que nous vieillissons tous et plutôt mieux qu'avant et que notre espérance de vie grandissante, en forme et en bonne santé, est une super bonne nouvelle ?
L'article en question me parle de relâchement, de perte de densité, de traits qui se creusent, de carences hormonales, de lentes dégradations et de « dénutrition cutanée avancée ». Rien que ça ! Et bien sûr, pour contrecarrer cette catastrophe sans nom, on nous fourgue des algues, des huiles, des sérums « aux 7 actions ciblées » qui préviennent et réparent tout à la fois. Ouah on peut donc prévenir ET guérir maintenant ! C'est nouveau. On n'arrête pas le progrès... Grâce à cet onguent miraculeux, « l'épiderme retrouve de l'épaisseur sous l'action du puissant Resvératrol (tout le monde sait ce que c'est, évidemment), dans une texture ultranutritive aux trois cires végétales, idéale pour les peaux matures ». Coup du remède miracle, 89 euros ![1] Et ce n'est pas le plus coûteux.
Voilà donc à quoi nous en sommes réduites, nous les quinquas. Des bouffeuses de cosmétos qu'il nous faudra renouveler tous les 5 ans avec, en guise d'encouragement, des photos de gamines qui pourraient être nos filles. Comme si c'était une motivation supplémentaire de nous mettre ces minois sous le nez. Parce qu'ainsi, non contents de nous couvrir de honte avec nos faciès qui s'effondrent et se déstructurent, les marchands de poudre de perlimpinpin nous prennent pour des imbéciles heureuses, capables de croire qu'on va ressembler à ça si on utilise leurs produits. Double peine et double humiliation...
Mais, au-delà de ces bêtises, la question que me renvoie cet article, c'est qu'ai-je donc fait de tout ce temps ?
Où sont passé toutes ces années, ces jours, ces nuits, ces matinées et ces soirées, ces veillées et ces réveils, toutes ces heures qui se décomptent pour mieux se décomposer ? Avant, elles pouvaient paraître interminables. Aujourd'hui, même quand je ne fais rien de spécial, ces effrontées filochent comme des minutes étourdies et sans gênes, pressées d'en finir. D'en finir avec quoi ? Moi je ne veux pas que ça finisse. Je veux que ça dure encore longtemps. Je veux savourer chaque seconde. Je veux me souvenir de la dernière minute et de celle à venir.
Je veux goûter chaque instant pour le mettre au frais, en réserve, pour pouvoir le ressortir quand j'en aurai besoin. Je ne veux pas que ma vie passe sans que je sache pourquoi. Je ne veux pas que les décennies s'emportent et s'emballent, s'accélèrent sans me demander mon avis. Je ne veux pas d'un incessant triple galop, de cette course folle qui n’emmène tout droit dans le mur. Je veux du pas, de la lenteur, de la pesanteur, de la nonchalance. Je veux traînasser à ma guise, lambiner, flâner, lanterner, musarder tout mon saoul. Je ne veux pas que tous les ans à la même époque des magazines viennent me rappeler mon âge sans ménagement. Je le connais mon âge. Je n'ai pas besoin d'eux pour m'en souvenir. Merci bien. Je veux que chaque année soit mémorable. Je ne veux pas me réveiller un beau matin pour m'apercevoir que ma vie est derrière moi. Déjà que mon petit garçon est devenu un adulte autonome. Déjà que j'ai perdu mes parents. Déjà que j'ai plus d'années de travail derrière moi que devant moi. Déjà que j'ai des collègues plus jeunes que mon fils. Déjà que ma sœur aînée va prendre sa retraite dans quelques mois. Déjà que j'ai dix quinquennats dans les pattes. Déjà que j'ai des copines grands-mères. Déjà que je ne compte plus le nombre de chefs que j'ai eu dans ma carrière. Déjà qu'on me serine que mon temps est fait. Autant de choses qui étaient le lot de mes parents, mais sûrement pas le mien ! Alors, ça ne suffit pas comme ça ? Il faut en plus qu'on vienne m'emmerder avec mes rides et ma peau flasque, mes hormones qui se font la belle et mes bouffées de chaleur, ma crise du milieu de vie et mon irréconciliable maturité ? Il faut qu'en plus de me voir vieillir vitesse grand V, je me sente coupable des années qui passent et de mon physique changeant ? Il faut qu'on me mette la tête sous l'eau, qu'on me réprimande et me punisse, qu'on me sanctionne parce que je prends de l'âge ? Il faut réellement que je me couvre de cendres, que je me cache et qu'on m’agonisse de sottises parce que j'ai le malheur de ne plus être de la première fraîcheur ?
Et quand la chanteuse Lio, 53 ans comme moi, apparaît la mine un peu palote, sans maquillage et les racines grisonnantes à l'hommage rendu à Antoinette Fouque, faut-il vraiment que ce soit une autre femme qui la tacle méchamment sur une chaîne de télévision, prétendant qu'elle ne fait pas son âge parce qu'elle fait beaucoup plus, ce qui est absolument faux ? Qu'est-ce que ça peut bien lui faire à celle-là qu'une vedette décide de se rendre nature à un événement fait pour célébrer la mémoire d'une grande militante féministe ? Il est des circonstances où il vaut mieux rester sobre qu'afficher un glamour tapageur et déplacé. Lio, elle, le sait. Et si le comble du féminisme, c'était justement d'accepter de faire son âge et de l'assumer aux yeux du monde ? La chanteuse n'a rien de laid ni de repoussant sur la photo. Elle a toujours ce grand sourire qui la caractérise et ses yeux espiègles, ce regard franc. Faut-il que cette chroniqueuse télé, ex-femme politique, soit si peu sûre d'elle-même, en réalité, pour s'en prendre ainsi à l'image d'une femme qui se fout pas mal des conventions et s'affiche telle quelle, sans complexe, dans tout l'éclat de sa beauté mature et nature. Elle a bien le droit, comme nous toutes, d'être fatiguée, ou lasse des artifices. Elle a bien le droit, comme nous, de vouloir en finir avec la dictature de l'image, de la frivolité et du jeunisme intégral. Lio est une femme mûre, responsable et autonome. Pas l'éternelle sale gosse qui chantait l'équivoque « Banana Split » il y a de cela quarante ans. Pas une gamine à qui on fait la leçon.
Elle a le droit, et elle le prend. Un exemple à suivre en refermant bien vite les magazines, en éteignant les télévisions, en oubliant tout ce qui nous infantilise et nous entrave, pour aller voir de plus près, sur le terrain la vraie vie des femmes. La vraie vie tout court.
[1]Gala, n° 1079 du 12 février 2014