Oser être une belle femme de 50 ans et plus en ces temps de jeunisme effrénés.
Je les ai choisies avec soin. J'y ai mis le temps et le prix. Mon privilège ! C'est qu'il ne fallait pas se tromper. L'affaire était délicate et d'une extrême importance. J'ai tout étudié soigneusement. Forme, couleur, taille, poids. Rien n'a été laissé au hasard. J'en ai essayé une palanquée avant de fixer mon choix, les passant toutes au crible. Nombreuses furent les recalées d'office. Trop moches, trop strictes, trop colorées, trop grandes... D'autres ont eu plusieurs chances avant d'être définitivement éliminées. J'ai mûrement étudié la question, pesé le pour et le contre, réfléchi intensément avant d'arbitrer pour chacune d'entre elles. Des essayages quasi scientifiques. Les recrutements de la NASA sont peanuts à côté de ça. Je ne voulais avoir aucun regret. Il me fallait être absolument sûre d'elles comme de moi. Du 100%, du zéro défaut, de la qualité totale. Question de confiance, d'entente cordiale, de réciprocité. J'ai pris des avis extérieurs, écouté les conseils des professionnels, consulté les oracles, regardé mes copines au cas où j'aurais pu copier sur elles, pour finalement m'en remettre à l'opinion et au bon goût de mon cher et tendre que j'avais réussi à entraîner dans cette folle aventure.
Alors, je me suis lancée. J'ai franchi le seuil de l’échoppe, poussé la porte de verre et suis entrée en apnée dans le saint des saints, au cœur de ces rangées de modèles exposés. Une plongée orthoptique intense et cruciale dont je ne devais en aucun cas sortir bredouille, car, je le sentais, ce jour était propice. Il n'y en aurait pas d'autres sous la constellation...
C'était parti, jusqu'à la fermeture du magasin. Je me suis jetée dans la mêlée, picorant des articles dans tous les sens, empilant les choix multiples de peur que d'autres ne viennent me les chiper. La vendeuse, d'une extrême patience, a joué le jeu. Elle a reniflé la bonne cliente, celle qui vaut la peine de faire un extra parce que la commission sera à la hauteur. Celle pour qui on accepte de sacrifier les enfants parce que le bénéfice sera conséquent.
Il y en avait plein de noires, de grises ou de marrons qui vous ferment le visage et vous vieillissent. Merci bien ! Il y avait les incontournables marques à la mode. Il y avait celles qui n'ont pas de cadre, celles qui sont jolies, mais trop petites, les fantaisies, de toutes les couleurs, les rondes, les papillons, les drôles, les sérieuses, les qui vous donnent un air de surveillante générale chiante, les qui ne vous vont pas du tout, les qui vous font une bille de clown. Celles avec une barre sur le dessus qui rappellent étrangement ce que nous portions dans les années 60 et que nous détestions cordialement. Celles avec des branches comme du fer forgé. D'autres en écailles. Des lourdes et des légères. Des étirées et des compactes.
Les designers rivalisent d'idée et de créativité pour nous vendre ces bésicles comme s'il s'agissait de parures, de bijoux à collectionner, d'accessoires interchangeables à assortir à nos vêtements ou à nos humeurs. C'est oublier un peu vite combien il en coûte aux familles. Ces choses-là sont sérieuses, médicales, solennelles. On ne parle pas du petit haut à 3 sous qui ne fera qu'une saison et puis s'en va. Non, on parle d'un achat de plusieurs centaines d'euros qui grève furieusement un budget. Un achat qu'on ne renouvelle pas tous les quatre matins comme si de rien n'était.
De près comme de loin, nous n'allons plus nous quitter. Elles vont devenir mon indispensable complément, une extension de moi-même, celles sans qui je ne pourrai plus rien faire. Lire, écrire, me maquiller, conduire, regarder la télé, déchiffrer les petits caractères sur les notices comme les panneaux d'affichage et de signalisation. Trouver la menue monnaie dans ma bourse et reconnaître les gens à distance. Aller pêcher un livre sur une étagère, comme repérer les rayons des magasins.
L'autre jour, au boulot, voulant faire ma coquette, je les avais enlevées. Mal m'en a pris, car je me suis précipitée tout sourire vers un homme assis en train de lire le journal que j'avais pris pour un pote, et qui s'est révélé être notre boss. Le type que je déteste le plus au monde. Celui qui me colle des boutons rien qu'à croiser son chemin. J'avais l'air fin avec ma vue basse ! J'étais faite. Piégée. Il m'avait sentie venir et je n'ai eu d'autre issue que de lui tendre la main pour remettre entre nous la distance que mon sourire de crétine-myope n'aurait jamais dû compromettre.
Voilà donc à quoi j'en suis réduite désormais : porter des binocles non-stop pour ne plus commettre ce genre d'impairs. Voilà donc mon fameux secret qui n'en est pas un vu mon âge : je dois utiliser des verres progressifs.
Ma myopie m'avait épargnée jusque-là, me permettant d'y voir de près, ni vu, ni connu. Mais à présent, plus aucun subterfuge ne fonctionne. Ma vision étant devenue ce qu'elle est, mes yeux vieillissants n'étant plus aptes au camouflage, mon ophtalmo a dû passer la vitesse supérieure lors de ma dernière visite de contrôle et me voilà munie d'une foutue ordonnance pour m'équiper en conséquence.
Me voilà fixée ! C'est une évolution naturelle à partir de 40-45 ans. La belle affaire. C'est à moi que ça arrive ! Je ne fais plus le point. Je n’accommode plus. Je vois trouble. Je vois mal et c'est extrêmement désagréable, inconfortable, irritant, handicapant. En cause, mon cristallin qui perd de sa souplesse. Petit con ! Et donc, correction obligatoire : lunettes et verres progressifs. Pas d'autre issue.
Heureusement, j'ai pu opter pour des verres dernière génération. Ceux qui ne restreignent pas votre champ de vision et ne vous donnent pas la gerbe rien qu'à tourner la tête. Ils passent tout à fait inaperçus. On ne les remarque pas. Ils ressemblent à n'importe quels autres verres correcteurs. D'apparence tout à fait ordinaire, ils ne trahissent pas votre nouvelle infirmité. Pas comme les double foyers que portait mon père !
Certes, ces verres du 21ème siècle coûtent un bras chacun et bien sûr, ils ne sont quasiment pas remboursés par la sécu. Pourtant, je n'ai pas hésité une minute tant leur confort est grand et leur discrétion garantie. J'ai une bonne mutuelle et suffisamment de moyens pour m'offrir ce qui se fait de mieux. Profitons-en tant que ça dure. L'investissement en vaut la peine. Il s'agit de mes yeux après tout. Ne méritent-ils pas ce qui se fait de mieux ? Tout le monde au reste devrait pouvoir s'offrir ce qui se fait de mieux pour sa vue, car, comme disait un célèbre slogan des années 70, la vue c'est la vie. Aussi, quand j'entends que le gouvernement veut faire plafonner les remboursements des mutuelles sur l'optique, je me demande vraiment à quoi pensent nos élus pour pondre des décisions aussi arbitraires. Sont-ils réellement soucieux du bien commun pour alourdir des factures déjà plombantes pour les ménages ? On se le demande...
Quoi ? Je cotise après tout. Et il faut bien que vieillir apporte quelque avantage. L'un d'entre eux est de disposer de ses revenus à sa guise quand on n'a plus d'enfant à charge, ce qui est mon cas. Alors, j'en profite. Ma santé et mon look valent bien ce léger égarement. Disant cela, je précise que je suis loin tout de même, très loin, du montant des lunettes d'une certaine journaliste de télévision, originaire des Antilles, connue pour son histoire avec un ministre... Cependant, il n'est pas encore dit que je vais porter d'affreux lorgnons sous prétexte que je suis désormais presbyte en plus d'être myope et mature ! C'est déjà assez dégradant comme ça d'avoir la vue qui baisse. Si en plus, ça signifie s'enlaidir quand, au contraire, il est plus que jamais nécessaire d'améliorer l'ordinaire, alors là, non !
Il y a plutôt intérêt à prévoir une solide trésorerie pour accompagner des ans l'irréparable outrage ! La moindre prothèse vous ruine en plus de vous confronter sans pitié à votre dégradation générale. Et pourtant, de nos jours, à 50 ans et plus, aucune femme ne souhaite renoncer à sa beauté, à son charme, ni à sa féminité. Aucune ne veut se défigurer même si c'est pour y voir clair. Aucun homme non plus au reste, me semble-t-il.
Nous vivons dans une société où l'apparence compte plus que tout et il est vrai que, vieillissant mieux qu'autrefois, personne n'a envie de renoncer à sa séduction passé la cinquantaine. Encore moins à 40 ans. Parce que, finalement, j'ai de la chance dans mon malheur de quinqua. Considérant que la vision s'altère après 40 ans, mes verres progressifs auraient pu faire leur entrée bien plus tôt dans ma vie tout compte fait...
Sachez-le : hypermétropie, presbytie ou cataracte sont les trois anomalies qui accompagnent le vieillissement. Gare au glaucome aussi, ou à une maladie de la rétine ou du nerf optique. Autrement dit, s'acheter des verres progressifs n'est qu'un début. D'autres réjouissances nous attendent !
Ah, c'est sûr, elles peuvent être belles et seyantes, mais nouvelles lunettes hors de prix, car je n'ai pas fini de voir ma déchéance arriver à grand pas et bien droit dans les yeux !