Oser être une belle femme de 50 ans et plus en ces temps de jeunisme effrénés.
Ce n'est pas que je sois prise d'une passion pour les people, mais après Alessandra Sublet, j'ai envie ici de parler de Kristin Scott Thomas, actrice franco-anglaise de 53 ans, ayant récemment confié à un magazine britannique s'être sentie comme "un vieux chiffon" lors du dernier festival de Cannes (mai 2013)
"J'ai eu un tel choc ! J'y ai vu beaucoup de femmes de mon âge cette année, toutes belles, séduisantes, en forme, et je me suis sentie comme un vieux chiffon à côté d'elles. J'ai simplement pensé qu'il était peut-être temps de faire quelque chose, comme un lifting", rapporte L'Express fin juillet.
Et voilà ! C'est précisément mon sujet. Le regard porté sur les quinquagénaires et le regard qu'elles portent sur elles-mêmes.
Comment une femme aussi belle et talentueuse que Kristin Scott Thomas peut-elle avoir l'impression d'être un "gros tas" ou un "gros sac", selon les différentes traductions de l'expression "an old ragbag" qu'elle a utilisée ?
Comment une actrice confirmée, primée, ayant une filmographie exemplaire, ayant tourné avec les plus grands, comment cette personne intelligente, sensée, responsable, peut-elle se sentir à ce point affaiblie et ébranlée par la simple comparaison physique avec d'autres actrices, si bien que le bistouri semble être la seule option envisageable pour mettre fin à son mal-être ?
Bien sûr que la comparaison avec les plus jeunes est rude, je ne le nie pas, surtout pour les actrices dont on sait que les visages et les corps sont les principaux outils de travail.
Bien sûr que les femmes, passé la quarantaine, ont de plus en plus de mal à trouver de beaux rôles, tandis que les hommes, au même âge, explosent sur les écrans dans toute la force et la beauté de leur maturité.
Bien sûr que cette situation est profondément injuste et a de quoi vous remettre en question, qui que vous soyez...
Si c'est ce qu'elle a ressenti à ce moment précis, personne ne peut nier son malaise. Personne n'a éprouvé ce choc, comme elle dit, à sa place. Il n'y a alors plus de raison qui tienne. Plus de bon sens, ni d'entendement. C'est de l'ordre de l'émotionnel, du pulsionnel, de l'instinct. C'est animal. Et cela nous donne matière à réfléchir.
Quand on voit cette femme resplendir dans un fourreau Armani Privé sur les marches du Palais des festivals, on se dit qu'on aimerait bien être un gros sac comme elle !
Que faut-il, jusqu'où devons-nous aller, quels sacrifices consentir pour se trouver suffisamment jolie, sexy et attirante ? Aux yeux de qui se conformer strictement aux canons de beauté en cours qui ne sont que pur phantasme ? Les magazines regorgent de belles filles, certes. Mais elles sont sans cesse renouvelées, comme du bétail. Jetées après usage. Interchangeables. De la marchandise frelatée passé 30 ans. Une beauté si éphémère, si volatile, ne saurait s'imposer à nous, quinquas ordinaires et mortelles, soit, mais vivantes.
Pourtant, c'est ce modèle dont nous sommes abreuvées en permanence. Le corps rêvé, plutôt que le corps réel. Le masque modelé, plutôt que le visage incarné. Le jeunesse et la sveltesse comme seules valeurs souveraines.
N'est-ce donc que l'unique critère en vigueur même quand on a largement fait la preuve de son talent et de ses compétences ? Est-il donc à ce point impossible de se soustraire aux exigences de la dictature des apparences ? Kristin Scott Thomas a tant d'autres atouts à faire valoir, des aptitudes autrement plus intéressantes qu'une plastique irréprochable et un visage lisse et sans expression.
Oui mais voilà, quand on est actrice, on est objet de désir. C'est incontrôlable.
Il faut plaire. Aux réalisateurs, aux producteurs, au spectateurs. Il faut être bandante et bankable. Il faut séduire, convaincre, conquérir et cela passe par le physique avant tout. La femme est alors réduite à son atavisme de femelle soumise aux artéfacts de la séduction pour attirer le mâle... Et là, à 53 ans, si on se compare à une Marine Vacth, mélange de Laetitia Casta et de Maïwen, dans "Jeune et jolie" ou à une Sharon Stone, c'est sûr, on est mal... C'est ce choc-là que Kristin Scott Thomas a ressenti. Celui de la comparaison avec d'autres femelles dans le regard des hommes, plus jeunes, plus jolies, plus excitantes et appétissantes. Ces filles sauvages, effrontées, insolentes de jeunesse et de vitalité, affolantes... On les admire et on les envie.
Cannes, la foire aux vanités. Le marché aux esclaves du show-biz. Cannes, unique objet de son ressentiment pour qui la mode a immolé son talent...
"Quand vous avez mon âge, vous avez toujours un second rôle, alors il y a souvent une jeune femme à la vingtaine ou proche des trente ans en haut de l'affiche et vous êtes constamment mise à côté d'elles" ajoute Kristin Scott Thomas, évoquant la difficulté de continuer à tourner pour une actrice quinquagénaire.
"Quand vous marchez dans la rue, on vous rentre dedans, les gens vous claquent la porte au nez – ils ne vous remarquent simplement pas. Parfois vous disparaissez complètement. C'est cliché mais les hommes gagnent en assurance en vieillissant alors que les femmes disparaissent" ajoute-t-elle, comme résignée, dans cette interview.
Eh bien moi, je ne suis pas d'accord. Si nous devenons invisibles, c'est que nous le voulons bien !
Quand un malotru me bouscule, faisant mine de ne pas me voir, je le rabroue sévèrement. Quand de jeunes freluquets oublient de me céder le passage dans le rue, je me rassemble et fonce dans le tas et c'est moi qui les bouscule, ou bien je me plante devant eux pour les forcer à s'écarter. Quand des jeunes, comme des vieux d'ailleurs, oublient les règles élémentaires de la politesse et de la bienséance, je me fais un devoir de les leur rappeler. Je refuse catégoriquement de devenir invisible. Et avec moi, non seulement ils ont l'image, mais ils ont aussi le son et il faudrait qu'ils soient sourds pour ne entendre ce que j'ai à dire. Passé ce moment d'affrontement, souvent ces mêmes personnes se radoucissent et deviennent plus respectueuses. Preuve que le respect, ça se gagne et que la visibilité, ça se conquiert.
Il est impossible aux autres de nous voir et de nous remarquer si nous nous effaçons, nous retirons et nous rétractons en permanence. Impossible d'être vues si nous nous cachons. Impossible d'être entendues si nous nous taisons. Impossible de travailler à la hauteur de nos capacités et de nos espérances si nous nous déclarons de nous-mêmes trop vieilles, trop faibles et dépassées, plus assez désirables ou trop effacées.
Il nous revient d'occuper notre place en toute sérénité parce que nous en avons ainsi décidé. N'est-ce pas ce que font une Sharon Stone ou une Inès de la Fressange, 55 et 57 ans ? Occuper le terrain sans concession et s'y sentir bien, provocantes et sûres d'elles ?
Nous avons tous nos coups de mou et de grisou, mais une chose est sûre, ce n'est pas maintenant, pas à nos âges, pas avec notre vécu singulier que nous allons nous retirer du monde.
Si nous avons toujours 20 ans, et même plusieurs fois ! C'est précisément ce qui fait notre charme et notre force. Et oui, nous valons bien mieux que d'être juste considérées comme de jolis porte-manteaux trop maigres, trop éthérés, trop délicates et totalement irréelles... Nous, nous sommes des femmes incarnées, concrètes, charnelles, tangibles, solides. Nous sommes datées, oui, et aussi expérimentées. Nous sommes des sujets vivants, articulés, doués de parole, pas des images lisses, muettes et neutres.
Gros sacs et fières de l'être, en somme, surtout en robe du soir couture aux marches du Palais. Et qu'importe le regard des autres porté sur nous si nous nous trouvons suffisamment belles à nos propres yeux et si nous nous respectons nous-mêmes, dans le désir de l'autre, certes, mais par dessus tout, dans l'estime de soi.