Oser être une belle femme de 50 ans et plus en ces temps de jeunisme effrénés.
L'hypocrisie et le déni dans lesquels nous nous complaisons ne parviendront pas à transformer ma réalité : je prends de l'âge, et c'est pour la vie.
Pas la meilleure chose à faire, assurément, dans une société qui n'aime pas les vieux. Ni les jeunes d'ailleurs. Elle n'aime que la jeunesse et de préférence éternelle. Elle s'en repaît jusqu'à la nausée, jamais en reste d'exagération. Et pour la mériter cette jeunesse éternelle, notre très chère société nous assigne à consommer à tour de bras, à lutter de toutes nos forces contre le temps qui passe, à déjouer le cours naturel des choses, à être toujours plus performants et attractifs malgré les avatars de la vie. Des conneries quoi. Tout ça uniquement pour nous piquer notre fric et passer le temps en attendant la mort. Mourir en pleine forme et en bonne santé. Voilà qui serait la grande classe, le comble de l'élégance. Mourir sans une ride et sans le sou aussi à force d'avoir claqué nos maigres retraites en liftings ou en séjours de remise en forme. Mais ça, chut… ça ne se dit pas.
On a connu le new age, voici l'ère de l'anti-âge…
Tout sauf son âge. Tout sauf faire son âge. Tout sauf paraître ce que l'on est. Tout sauf faire vieux. Même juste un peu fané. Interdit ! Il faut du lisse, du jeune, du ferme, du rehaussé, du botoxé, seul moyen efficace d'annuler les années au compteur. Il faut du lifté, du liposucé, du retroussé, du retendu, du gonflé, du comblé pour rivaliser avec des gamines pré pubères quand l'heure de la ménopause a sonné pour nous. Il faut du pimenté, du souligné, de l'appuyé, du revitalisé, de l'embelli, car nulle ne saurait se contenter de l'ordinaire et du tout-venant. Le rugissant, le clinquant, le récuré, le dynamique, l'énergétique sont de rigueur. La fatigue, la lassitude, l'abattement et la faiblesse sont définitivement bannis. Le naturel et le physiologique sont hors la loi. Le replet, le ridé, l'affaissé, le voûté, le fripé, le crevé, le boursouflé, l'essoufflé, le faut-que-je-me-couche-de-bonne-heure n'ont aucun droit de cité. Qu'importe si au bal des ravalées, toutes les femmes finissent par se ressembler ? Qu'importe si nous sommes prisonnières d'une uniformité morbide ? On s'en fout que le flacon soit vide, pourvu qu'il soit plaisant à regarder. Et où est le problème si ça nous rend malades, obsessionnelles, idolâtres, idiotes, narcissiques, dingues, décérébrées et que ça nous empoisonne, pourvu qu'on ait l'immense vanité de ne pas faire son âge ?
Je perds mes affaires et j'oublie où je me suis garée. Les noms de gens que je connais depuis des années m'échappent subitement. Je dis un mot pour un autre. J'appelle ma chienne par le prénom de ma belle-fille et réciproquement. Je suis plus lente. Je m'épuise plus vite et j'apprécie le silence plus que tout. J'ai des bouffées de chaleur qui me réveillent la nuit. Je me sens ballonnée, empâtée, gauche et balourde. J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps quand mon garçon a quitté la maison parce que d'un coup je me suis sentie vide, inutile, dépassée, angoissée, perdue. Vous voyez le tableau ? Ma carrière stagne, mon avancement recule. Je suis une femme et une femme mûre, alors pensez-donc, c'est double peine pour mon matricule. Je cumule tous les symptômes, tous les stigmates, toutes les preuves que pour moi, selon les critères en cours, le meilleur est bel et bien derrière.
Et pourtant, la vie est formidable, belle et douce et je n'ai pas envie de lâcher l'affaire malgré mes petites misères quotidiennes.
Je suis en bonne santé, j'ai un boulot, une famille, des amis. Touchons du bois… Personne avant nous ne pouvait se targuer de disposer d'"encore" 25 à 30 années de vie supplémentaire en pleine forme et en bonne santé à 50 ans. Aucune génération avant la nôtre, celle des baby-boomers, n'a jamais eu la certitude absolue de vivre, comme nous nous l'avons, l'équivalent d'une vie adulte en plus. Et malheureusement, avec toutes les saloperies que nous ingurgitons et respirons, rien ne permet d'affirmer que les générations futures pourront également s'en vanter. Alors quoi ? On va se lamenter indéfiniment sur cette déveine ou plutôt choisir de la considérer comme une bonne nouvelle ?
Je vieillis et plus rien ne sera jamais comme avant. Ça, c'est une certitude. Hélas, mon existence est désormais jalonnée de tonnes de "plus jamais". Ça a beau être un truisme, c'est dur à encaisser. Excusez-moi si je l'ai un peu mauvaise !...
Mais il y a encore plein de possibles aussi, me susurre ma gentille petite voix intérieure.
Des tas de choses à éprouver, tester, goûter et découvrir. Un bouquet d'années multicolores, de rencontres, d'expériences inédites à savourer. Vivre plus longtemps en meilleure forme, ça vaut la peine, même si on y perd quelques plumes au passage. D'autant que je vais faire attention, sachant le bel avenir qui m'est si généreusement offert. Je ne vais pas me mettre subitement à faire des choses insensées qui nuiraient gravement à ma santé. De l'escalade ? Du parapente ? Du kyte-surf ? Du rafting ? Boire comme un trou ? Fumer comme un sapeur ? Me goinfrer de chips et de Nutella une tablette tactile vissée à la main ?
Je suis plutôt du genre Pilates et 5 fruits et légumes par jour. Plutôt à boire un litre et demi d'eau et faire le plein de fibres. Plutôt à marcher dans la campagne et lire un bon bouquin au coin du feu en buvant du thé vert. Plutôt à attaquer une belle côte de bœuf qu'à m'empoisonner à petit feu avec des bouillies saumâtres sans calories. Plutôt à profiter de la vie qu'à picorer une feuille de salade du bout des lèvres et me faire vomir après. Donc, pas d'inquiétude. Je prends soin de moi, sans me priver outrageusement, ce qui est, à ce qu'on dit, non seulement du pur bon sens, mais la clé de la réussite de cette vaste entreprise : vieillir.
Pour durer, il faut faire du sport, raisonnablement ; manger de tout, raisonnablement ; éviter le sel, les graisses, le sucre et préférer le poisson à la viande. Pas de tabac ni d'alcool, à part un verre de vin rouge de temps à autre. S'aérer et se faire du bien ; travailler, raisonnablement. S'offrir des escapades. Éviter le stress. Soigner son apparence. Se payer une bonne coupe de cheveux et une autre de champagne, quand même… Ne pas trop s'exposer au soleil, mais faire le plein de vitamine D. Cajoler sa peau avec des crèmes hyper hydratantes. Se faire les yeux et les ongles. Se payer un rouge à lèvres assorti à notre nouveau petit haut. Manger des laitages. Bouger, respirer, faire des abdos et des étirements. Travailler sa souplesse et son équilibre. Rire, sourire, cultiver son optimisme malgré la cellulite qui grimpe comme un lierre et attaque les bras. Rester une battante en dépit de ces coups de mou qui me laissent pantoise. Garder le moral, tout en cogitant sur notre future résidence médicalisée. Rester zen quand un petit chef nous casse les couettes ou qu'un client pas content nous crie dessus. Exercer sa mémoire, écouter son cœur, protéger sa libido et vice versa. Être curieuse de tout, avoir de l'humour et du recul. Se donner de la valeur et de l'importance. Ne pas se négliger, ne pas se rabaisser, ni se dévaloriser en dépit de la bedaine qui pousse et des bajoues qui pendouillent… Bref, bien vieillir est un job à temps plein et il est recommandé de s'y mettre sans tarder.